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Jean-François Thomas, sj – publié le 15/02/26
Lumières noires contre l’homme, des théories composites qui ont la prétention de définir un nouvel ordre politique mondial et de créer un homme cybernétique risquent de nous conduire dans les ténèbres. Pour le père jésuite Jean-François Thomas, les croyants doivent détecter les idées folles qui servent l’œuvre des ténèbres.
Aucun homme n’est à l’aise dans les ténèbres. La nuit a toujours été le lieu de l’angoisse, de la peur, de l’imagination devenue folle créant des monstres et en proie aux démons. Nous ne sommes pas des taupes ou des troglobies, et même nos aïeux vivant dans des cavernes préféraient la lumière du soleil à l’obscurité de leur refuge. La lumière nous attire, pas uniquement parce qu’elle nous fait vivre mais aussi parce qu’elle correspond à une soif intérieure.
La conception chrétienne de la lumière
Saint Paul nous rappelle ce pour quoi nous sommes faits :
Autrefois vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de la lumière. Or le fruit de la lumière consiste en toute bonté, justice et vérité. Examinant ce qui est agréable à Dieu. Ne vous associez point aux œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt réprouvez-les. Car ce qu’ils font en secret est honteux même à dire. Or tout ce qui est répréhensible se découvre par la lumière ; car tout ce qui se découvre est lumière. C’est pourquoi l’Écriture dit : Lève-toi, toi qui dors ; lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. (Eph 5, 8-14)
Cette conception chrétienne de la lumière, et de la bataille des ténèbres contre celle-ci, est aujourd’hui attaquée de façon frontale par des théories extrêmement influentes guidant des groupes financiers et technologiques puissants qui, bizarrement, demeurent relativement peu connus, ceci par désintérêt du plus grand nombre sans doute, mais aussi parce qu’il est difficile de pénétrer dans cette nébuleuse pseudo métaphysique aux multiples ramifications. Pourtant, tout l’ordre spirituel du monde est affecté car les politiques et les dirigeants sont imprégnés de ces idées souvent les plus folles. Avant de présenter brièvement certaines de ces écoles qui produisent aujourd’hui bien des disciples, tournons-nous encore vers l’Apôtre afin d’établir notre espérance malgré les forces mauvaises qui secouent le monde :
Pour vous, mes frères, vous n’êtes point dans des ténèbres, de sorte que ce jour vous surprenne comme un voleur. Car vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jour : non, nous ne sommes point de la nuit ni des ténèbres. Ne dormons donc point comme tous les autres, mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment de nuit ; et ceux qui s’enivrent, s’enivrent de nuit. Mais nous, qui sommes du jour, soyons sobres, revêtant la cuirasse de la foi et de la charité, et pour casque l’espérance du salut. (1Th 5, 4-8)
Les lumières noires
L’ouvrage, publié en 1957 par Ayn Rand, La Grève, construit les bases de l’objectivisme, une vision du monde qui, voulant s’opposer au communisme alors triomphant, soutient que l’égoïsme est la seule éthique valable, et que le capitalisme libéral est l’unique système social respectant la réalité objective. L’auteur y soutient qu’il existe une élite, les esprits créateurs, qui apporte à elle seule la lumière au monde. Le mouvement libertarien est né. Or tout ce qui brille n’est point lumière. Cet objectivisme, qualifié peu à peu de minarchiste (désir d’un État minimal), sous des allures de libération et de saine réaction contre le totalitarisme ou la démocratie dévoyée, sombre en fait dans les ténèbres. D’ailleurs, une des grandes figures intellectuelles de cette école est Nick Land qui publiera Les Lumières noires en 2012. Systématisant notamment les écrits de Curtis Yarvin, cet ancien professeur de philosophie à l’université de Warwick mobilise à sa rescousse Heidegger, Nietzsche, Bataille, Lyotard, Deleuze, Guattari etc., pour inventer l’accélérationnisme qui tient pour principe que l’accélération technologique inaugure l’avènement d’un monde nouveau et l’émergence d’une espèce hybride produite par un nouvel ordre politique techno-capitaliste.
Ce surhomme sera une intelligence cybernétique auto-évolutive. Cette néoréaction conduit ainsi non seulement à l’élitisme, mais aussi au racisme assumé dans une hiérarchie transhumaniste. Il serait naïf de croire que de tels systèmes sont marginaux car, tout à fait officiellement, ils inspirent maints courants politiques et bien des hommes de pouvoir, surtout parmi les grands milliardaires — comme les patrons de Google, de Palantir et autres géants de la Silicon Valley — qui ne font aucun secret des buts qu’ils poursuivent.
L’horizon cosmique
Apparemment plus naïf et plus poétique, le physicien Michael Guillén, ancien professeur à Harvard, essaie lui aussi de s’approprier la lumière en mêlant physique et métaphysique. Ainsi affirme-t-il qu’il a découvert le lieu où Dieu réside : à environ 439 milliards de milliards de kilomètres de notre planète. Cette distance lointaine est l’horizon cosmique, là où les galaxies se déplaceraient à la vitesse de la lumière. Dans une tribune, le savant écrit : « Nos meilleures observations astronomiques — et les théories d’Einstein sur la relativité restreinte et générale — indiquent que le temps s’arrête à l’horizon cosmique. À cette distance particulière, très loin dans l’espace profond, il n’y a ni passé, ni présent, ni futur. Il n’y a que l’intemporalité. Contrairement au temps, l’espace existe à l’horizon cosmique et au-delà. Cela signifie que l’univers caché au-delà est habitable, mais uniquement par la lumière et les entités semblables à la lumière. » Pour lui, cette lumière est Dieu et ces entités sont les âmes des morts.
Lumières noires contre l’homme, ou lumière cosmique prétendant abriter Dieu, ces théories composites ne sont pas à prendre à la légère car certaines d’entre elles — surtout celles qui ont la prétention de définir un nouvel ordre politique mondial et de créer un homme cybernétique — influencent déjà en partie notre existence et risquent de nous conduire dans les ténèbres. Le combat pour la véritable lumière, celle dont parle saint Paul, est de plus en plus périlleux car les ennemis sont extrêmement bien armés, grâce à une technologie qui apparaît comme sans limite.
La vraie lumière brille dans les ténèbres
Ce danger réel doit être pris en compte et au sérieux. Il est nécessaire pour les croyants de connaître ceux qui affirment servir la lumière et qui ont épousé en fait l’œuvre de ténèbres. Dante rédigea un autre récit que celui de La Divine Comédie pour décrire son voyage spirituel à travers les cercles de l’enfer, du purgatoire et du paradis. Il s’agit du Livre de la Consolation de la Philosophie où il exprime ainsi sa soif de lumière : « Tous les esprits soupirent après elle : la raison qui rend l’homme semblable aux intelligences célestes languit, s’obscurcit et s’éteint sans le secours de la lumière. » L’homme qui est habité par l’ambition de remplacer la lumière ou de se l’approprier rejoint le pays des ombres. Il faut se méfier des paroles humaines qui prétendent illuminer sans provenir de la source vive. Dom Augustin Guillerand conseille sagement :
Ce n’est pas dans la lumière d’une parole qu’il faut chercher la lumière. La lumière d’une parole c’est encore du créé, de l’éphémère, du néant. Si nous nous y attachons, nous restons en route, nous n’atteindrons jamais le terme. Voilà pourquoi Dieu fait aux âmes qu’il aime la grâce de la leur refuser. Il les laisse dans la nuit. Et c’est la nuit qui devient lumière. La vraie lumière brille dans les ténèbres. Mais il faut s’habituer à l’y trouver. (Silence cartusien)
La flamme d’amour, dont parle Dante, lecteur de saint Thomas d’Aquin, est une connaissance savoureuse de Dieu par le don de sagesse. Telle est la lumière qui peut chasser les ténèbres mortelles, y compris au sein de la nuit. Demeurons prudents et à distance de tout ce qui brille et qui nous promet un avenir où l’homme serait sa propre lumière.
