https://fr.aleteia.org/2021/04/06/saint-jean-baptiste-de-la-salle-lenseignant-des-instituteurs
Aliénor Goudet – publié le 06/04/21 – mis à jour le 06/04/26

Connu pour sa passion de l’éducation, Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719) ne s’occupait pas seulement de ses élèves. Fondateur de la congrégation des Frères des écoles chrétiennes, il se dévouait également à la formation des instituteurs. Il est fêté le 7 avril.
Reims, automne 1680. Les cloches de la cathédrale sonnent midi lorsque la calèche arrive enfin à destination. Albert regarde nerveusement la montre que son village lui a offerte avant son départ. Un bien joli présent pour un fils de paysan. Mais il ne peut l’admirer en cet instant. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il est en retard.
Il aurait dû arriver il y a deux jours pour s’installer chez le père de La Salle mais les pluies ont ralenti le trajet. Il a donc manqué la journée d’introduction des nouveaux instituteurs. Certes il n’y est pour rien mais ce contretemps va le faire remarquer par les autres professeurs. Ces derniers, sans doute issus de milieux plus privilégiés que lui, ne manqueront pas de l’observer. Cela malgré ses vêtements neufs.
Avec un lourd soupir, Albert s’extirpe de la fiacre, traînant derrière lui son modeste bagage. C’est alors qu’il aperçoit un grand homme avec de larges épaules en soutane. Celui-ci s’approche avec un grand sourire.
– Vous devez être Albert, dit-il en lui tendant la main. Je suis le père Jean-Baptiste de La Salle. Merci de votre venue.
Albert bafouille un bonjour et des excuses pour son retard. L’amabilité flagrante de celui qui l’a invité à loger chez lui gratuitement le fait culpabiliser d’autant plus. Mais l’abbé ne fait aucune remarque. Il guide Albert dans les rues de Reims et demande au nouvel instituteur de lui raconter son voyage. Albert s’exécute et relaie ses mésaventures en prenant soin d’éviter le patois de son village.
– Quel périple ! dit l’abbé en riant à la fin du récit. Mais maintenant que vous êtes là, nous allons pouvoir commencer.
– Que voulez-vous dire, mon père ?
– Les autres instituteurs et moi-même avons décidé d’attendre que tout le monde soit présent.
Albert tombe des nues. Il ne s’attendait certainement pas à cela. Aucune autre école dans le royaume de France n’aurait fait cela, certainement pas pour un retardataire, fils de paysan qui plus est. L’abbé de La Salle lui propose alors de le suivre jusqu’à l’école où attendent les autres.
C’est un tout petit bâtiment avec seulement quelques salles de classe. Mais il est propre et les fournitures sont neuves. Selon les rumeurs, c’est le père de La Salle qui a tout acheté de sa propre poche. Albert ne peut qu’admirer l’implication du jeune prêtre.
Ce dernier mène Albert dans une des salles de classe où trois autres hommes attendent. À la surprise d’Albert, ils sont tous aussi jeunes que lui. Il soupire intérieurement. Une raison de moins d’être nerveux. Les instituteurs se saluent et se présentent avant de prendre place face à leur nouveau directeur.
– Tout d’abord messieurs, dit l’abbé, je remercie le ciel de votre présence ici. Votre vocation d’éduquer les jeunes esprits est noble. Mais votre décision d’enseigner aux plus pauvres d’entre eux l’est d’autant plus.
Albert baisse la tête. S’il a accepté ce travail, ce n’est pas par vocation. Aucune école des grandes villes digne de ce nom n’aurait accepté un enseignant comme lui.
– Je vois que vous êtes bien habillés, messieurs, remarque ensuite le prêtre. Vos élèves ne le seront pas.
Un long silence suit la déclaration de l’abbé. Il dévisage d’un air sérieux Albert et les autres en leur décrivant leurs futurs élèves. Ceux-ci arriveraient crottés, mal peignés. Ils parleront leur patois campagnard en jurant à chaque fin de phrase. Ils seront maladroits et feront des erreurs.
Le cœur d’Albert se sert. Il semble que c’est lui que l’abbé décrit avec tant de tendresse et d’empathie. Le souvenir des moqueries et châtiments du vieil instituteur aigri de son village lui fait serrer les poings.

