https://www.archives-lasalliennes.org/docsm/2026/2602_examen-conscience.php
Examen de conscience
La pratique de l’examen de conscience a longtemps fait partie intégrante du rythme scolaire des maitres et des élèves lasalliens. Cette forme d’introspection plus ou moins guidée adopte des finalités tout autant intime, spirituelle, que sociale. Éclairée par la foi, soutenue par l’espérance, restauratrice de charité, articulée ou non aux liturgies du pardon, cette « technique du soi » a évolué dans le temps au fil de reconfigurations dont on retrouve quelques traces dans nos archives.
Regarder sa vie à la lumière de l’Évangile
La notion d’examen de conscience pourra évoquer pour certaines générations la liste des péchés, une culture de la culpabilité, la mauvaise conscience. L’examen de soi lié au désir de conversion et de pardon en vue d’une vie bonne et heureuse, demande un subtil équilibre entre repentir (moteur de progrès) avec ses excès de scrupules et auto satisfaction bienveillante. L’examen de conscience – caractérisé par son intention, sa méthode et son référentiel – n’a pas toujours été relié au sacrement de pénitence.
Des textes antiques évoquent cet exercice d’intériorité comme nécessaire à la connaissance de soi et à la rénovation morale. De monologue intérieur, l’examen prend une dimension de dialogue quand il est pratiqué en présence de Dieu dans le christianisme : le pénitent peut y éprouver sa conformité au modèle de charité qu’est le Christ, s’éprouver lui-même pour mieux se connaitre et développer ce sentiment religieux qui l’unit à son créateur.
L’examen devient un exercice spirituel couramment pratiqué dans la vie monastique des premiers temps de l’Église, en ouverture du temps d’oraison et en complément de cet état permanent de vigilance – la garde du cœur – dans lequel doit vivre le chrétien : chaque soir, il est recommandé d’éveiller le tribunal de sa conscience, et de lui demander des comptes sur le mal commis le jour. Le religieux peut ouvrir sa conscience à son supérieur (reddition de compte de conscience) et avouer ses fautes à sa communauté (correction fraternelle, avertissement des défauts).



Le couplage de l’examen avec le sacrement de pénitence dans sa forme « moderne », se développe à partir du concile de Latran de 1215. Celui-ci diffuse auprès des laïcs l’obligation périodique de la confession avec sa triade contrition (repentir), confession (aveu), satisfaction (résolutions, réparation, pénitence) toujours actuelle et qui inclut l’examen de conscience comme une étape sur le chemin de la sainteté.
Les guides pour la confession fleurissent alors progressivement dans un contexte où guerres, épidémies et famines exaspèrent les craintes d’une « mauvaise mort ». Le sacrement de pénitence bien préparé en conscience, manifeste – même au seuil – la conversion qui ouvre les portes du salut.
Au XVIe siècle, cadres et méthodes de l’examen de conscience se multiplient. Les dérives (excès de volontarisme, égocentrisme, sources d’anxiété) sont parfois dénoncées (François de Sales), tandis que la méthode ignatienne portée par la contre-réforme se diffuse : moyen nécessaire pour une vie d’intériorité, l’exercice spirituel articule examen particulier (quotidien) et examen général (avant la confession), regards sur le passé tendus vers l’avenir. L’examen particulier prend en charge un défaut qu’il s’agit de corriger, une vertu à consolider, par des résolutions évaluées à périodes fixées.
À la froide recherche de ses fautes, l’École française de spiritualité insiste en complément sur une pratique vécue dans la recherche de l’union à Dieu, l’adhésion à son esprit et à ses vertus, l’abandon au Christ « seul pénitent ».
Le besoin de conseils et d’accompagnateurs (on ne peut se juger soi-même) va faire du XVIIe siècle le grand moment de la direction de conscience. On recherche alors autant ce qui est bon pour soi que le progrès moral. En déclin du fait de ses excès au XVIIIe siècle, la direction spirituelle accompagne le développement de la culture de soi propre au XIXe siècle portée par l’élan restaurateur des valeurs chrétiennes après l’épisode révolutionnaire.
Le respect des devoirs sociaux est alors une préoccupation particulièrement approfondie : chacun doit assumer ses engagements déclinés en devoir d’état – d’époux, de père, de religieux etc. – comme autant de chemins à la rencontre de Dieu.




À l’usage des maitres
Jean-Baptiste de La Salle a une responsabilité de directeur spirituel en tant que fondateur et guide des premières communautés de Frères. Des correspondances témoignent de son activité épistolaire d’accompagnateur de quelques Frères et laïcs.
Le projet apostolique de la jeune communauté de maitres religieux prend forme peu à peu sous forme de textes normatifs.
Les maitres et leurs élèves parcourent ensemble un chemin de conversion et de sainteté qui mène au salut. Vivre de l’esprit de foi est l’élément central de ce projet spirituel :
- il cherche à ouvrir les chemins qui mènent à Dieu et aux autres,
- il invite à ces renoncements qui constituent, selon les tonalités de l’époque, une vie de foi et de pénitence ponctuée entre autres par l’exercice de l’examen de conscience.
L’examen est cité 77 fois dans les écrits lasalliens à destination des Frères et de leurs élèves, principalement dans les Devoirs d’un chrétien et les Exercices de piété. Peu de citations donc, mais pour des instructions particulièrement cadrées et détaillées, celles à la portée des enfants, et celles, insérées dans de grands développements ascétiques, à l’attention des maitres.


À la croisée de la méthode ignatienne et de l’École française, de La Salle reprend les principaux éléments de la vie monastique qui incitent le religieux à exercer une vigilance permanente avec de nombreux examens en cours de journée introduits par les résolutions matinales et clôturés par le bilan de soirée. Les expériences éducatives et communautaires quotidiennes sont intériorisées par de fréquents temps de recueillement qui « balancent entre l’invitation à se tourner entièrement vers Dieu, et le retour sur soi dans l’examen de conscience » (B. Hours, 2019).
L’armature de cette volonté de rénovation intérieure permanente se formalise au cours du XIXe siècle par de nombreux ouvrages de méditations et de guides pour les examens particuliers.
Par ailleurs, les Frères sont invités à ouvrir leur conscience à leurs supérieurs de façon régulière.


Les risques de subordination possibles provoquent une régulation de ces pratiques (compte de conscience, confession et la communion) édictée par un décret apostolique en 1890 à l’intention de toutes les familles religieuses : la démarche doit être volontaire et non soumise au vœu d’obéissance.
La correction fraternelle – pratique évangélique (Mt 18, 15-18) retenue par les protestants – doit être pratiquée régulièrement : elle est fortement encadrée.
L’apparente lourdeur de ce régime de pénitence sera à tempérer par les inévitables glissements vers des plages d’oraisons répétitives peu à peu désertées à l’approche des réformes conciliaires des années 1960-1970. Un régime qui aurait trop fonctionné sur la peur et l’inhibition se refonde progressivement alors sur la confiance et la libération.
La pratique des maitres évolue avec les besoins éducatifs de leurs élèves et les réponses théologiques et pastorales disponibles.

À l’usage des écoles chrétiennes
Dans leur Conduite à l’usage des écoles chrétiennes (enseignement primaire élémentaire, Procure générale, Paris, 1916), les Frères lasalliens développent un chapitre sur la Formation de la conscience morale : « La conscience morale est la raison en tant qu’elle discerne le bien du mal. C’est un jugement pratique par lequel la raison applique la loi morale à nos actes pour les approuver ou les condamner ; c’est la règle intérieure des mœurs. La bonne conscience devient la source d’un bonheur intime qui est, pour l’homme, la plus vraie consolation qu’il puisse goûter ici-bas ».
Parmi les moyens à employer pour former la conscience, figurent les entretiens familiers durant le temps du catéchisme, les grâces de lumière reçues dans la prière et les sacrements du pardon (eucharistie et réconciliation), les leçons de l’histoire, et, plus particulièrement, la réflexion et la pratique de l’examen de conscience.
Plus loin, dans le chapitre sur la Formation chrétienne (bien distingué du précédent), le même ouvrage guide l’éducateur dans l’emploi du livret des exercices de piété pour les écoles chrétiennes qui intègre l’examen de conscience dans la journée de la classe selon un déroulé demeuré peu ou prou stable depuis les premières éditions de la Conduite des écoles (1720) et que reprend toujours l’édition de 1877.
« Le livre des Exercices de piété à l’usage de nos écoles contient, sur les principaux devoirs du chrétien, une suite de pensées importantes susceptibles de développements et d’explications (…)
Tous les jours, après la prière du matin, on lira la pensée ou la maxime marquée pour ce jour ; le maitre l’expliquera pendant trois ou quatre minutes, faisant connaitre aux enfants leurs obligations, et leur suggérant les moyens et les résolutions qu’ils doivent prendre pour les remplir fidèlement. (…)
Le même livre contient aussi, pour le soir, un pareil nombre de pensées importantes, qu’on lira et qu’on expliquera de la même manière ; (…) afin que les élèves soient amenés à s’examiner sur la manière dont ils ont accompli les résolutions qu’ils ont dû prendre le matin. (…) On leur fera contracter la sainte habitude de prévoir le matin, les dangers auxquels ils pourraient être exposés pendant le jour, et de s’examiner le soir, sur la manière dont ils auront passé la journée. » (La Conduite des écoles, Versailles, 1877)


En classe, on voit se développer dans l’entre-deux guerres la pratique de la réflexion journalière, court temps d’information et de questionnement méthodique proposé par le maitre pour éclairer les élèves sur les problématiques du temps avec leur impact sur leur vie quotidienne.
Hors cadre scolaire, les Frères s’engagent dans l’action catholique qui pratique cette forme renouvelée et complémentaire de l’examen de conscience qu’est la révision de vie avec sa méthode « Voir-Juger-Agir » : porter un regard éclairé par l’Évangile sur ce qui est vécu (individuellement, en équipe), prendre du recul pour discerner, évaluer, arbitrer et s’engager dans un chemin de conversion toujours recommencé.
Le développement de l’enseignement civique et moral, depuis les années 1890 aux années 1960-1970 (dans les éditions de la Procure), enrichit notablement une culture pédagogique du discernement qui maintient son parcours spirituel à travers les temps d’intériorisation (prières régulières, pratiques sacramentelles) et les temps d’enseignement (catéchèse, récollection et retraites périodiques, etc.).
Sous une apparente permanence sur deux siècles d’édition, on observera un certain glissement : l’examen de conscience tout ordonné à la perfection chrétienne comme étape d’une vie de pénitence et de conversion, semble avoir acquis une certaine autonomie. La sécularisation de cette forme d’exercice spirituel s’intègre par là à l’histoire de la conscience de soi et de la responsabilité morale. Celles-ci sont appelées à aborder des rivages qui se sont singulièrement élargis dans un monde plus ouvert.
On pourra entendre ces grands priants qui se rejoignent à travers les époques pour un examen centré sur un questionnement simple (qu’as-tu fait pour autrui aujourd’hui ? Ai-je assez aimé aujourd’hui ?) et portant un « simple coup d’œil sur la conscience ». Où examen et recueillement se confondent.
Bruno Mellet

