Cécile Séveirac – publié le 10/03/26
De retour du Liban ce 10 mars après une semaine passée sur place, le père Ramzi Saadé, prêtre de la paroisse Saint-Joseph Artisan (Paris, 10e arrondissement), témoigne auprès d’Aleteia de la détresse de la population et de la minorité chrétienne prise au piège par une nouvelle guerre. Il livre un regard lucide et sans concession sur la situation, la responsabilité des acteurs locaux et internationaux, et la mission de l’Église dans cette épreuve.
Le Liban est plongé dans une nouvelle escalade de violence opposant Israël au Hezbollah, avec pour conséquence le bombardement de nombreux villages du sud et l’exode de leurs habitants. Plus de 667.000 personnes ont été déplacées par les frappes débutées au début du mois de mars, soit une augmentation de 100.000 personnes en vingt-quatre heures, a annoncé le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) mardi 10 mars.
Les chrétiens, minoritaires et une fois de plus pris entre deux feux, voient leur avenir de nouveau menacé. Le père Ramzi Saadé, prêtre libanais rentré en France le 10 mars après un séjour auprès de sa famille à Beyrouth, livre son ressenti à Aleteia sur la situation. « Le Sud du Liban est en train d’être complètement détruit, les habitants fuient en masse, c’est dramatique », confie-t-il, avant d’alerter sur le risque d’une disparition pure et simple de la présence chrétienne dans la région. Entretien.
Aleteia : Vous étiez au Liban ces dernières semaines. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu le début de cette nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah ?
Père Ramzi Saadé : J’y suis resté une semaine, de retour d’Égypte, pour voir ma famille à Beyrouth. La nuit, on a été réveillés à 1h du matin par les bombardements. Le sud du Liban est en train d’être complètement détruit, les habitants fuient en masse, c’est dramatique. Il y a un immense ras-le-bol et une grande division au sein de la population. Les Libanais rejettent l’intervention israélienne, mais une partie se révolte aussi contre le Hezbollah, qui donne à Israël le prétexte rêvé pour détruire le Liban. La peur règne, notamment face à la possibilité d’une intervention syrienne : avec le nouveau président en Syrie, des milices sunnites hostiles au Hezbollah pourraient entrer dans le conflit. Cela pourrait entraîner une nouvelle guerre civile, et ce sont, une fois encore, les chrétiens qui risquent d’en payer le prix fort. Le pays est au bord du chaos.
Un prêtre maronite du sud du pays, le père Pierre el-Raï, est mort sous un tir d’artillerie israélien alors qu’il refusait de quitter son village. Face à la menace qui pèse sur la présence chrétienne au Sud-Liban, comment percevez-vous l’avenir de ces communautés ?
Je ne le connaissais pas personnellement. Mais ce drame est révoltant : il montre que la guerre menée par Israël ne vise pas seulement le Hezbollah. On assiste à une volonté de vider le sud-Liban de ses habitants pour s’approprier la région. Les chrétiens de ces villages ne sont pas armés, ce sont des artisans de paix. Leur expulsion prouve qu’aucune recherche de paix n’anime ceux qui font la guerre.
Les chrétiens du Moyen-Orient sont toujours les dommages collatéraux de ces conflits. Ils sont pris en étau entre des groupes religieux armés. Autrefois, la France était leur dernier soutien, mais aujourd’hui, il n’y a plus personne.
Le problème, c’est que le Liban est impuissant. L’armée libanaise est composée à 60-70% de chiites : on ne peut pas lui demander de désarmer le Hezbollah sans risquer sa propre dislocation et une guerre civile. La seule solution serait une pression extérieure : que les États-Unis contraignent Israël à cesser ses attaques, et que l’État libanais et la population fassent pression sur le Hezbollah pour stopper l’escalade. Seuls les Américains ont aujourd’hui ce pouvoir. Il faut absolument briser cette spirale infernale.
Quel rôle l’Église peut-elle jouer dans ce contexte ?
L’Église, matériellement, ne peut pas faire grand-chose : elle subit les mêmes épreuves que la population. Mon propre village, autrefois entièrement chrétien, est aujourd’hui 100% chiite. Les chrétiens sont déplacés, ils partent. On assiste à une catastrophe humaine. L’urgence humanitaire ne suffit pas : il faudrait un plan de fond, et là encore, seuls les États-Unis pourraient intervenir efficacement. L’Église fait de son mieux : elle ouvre ses portes, pratique la charité, parfois au prix de l’ingratitude. Mais elle est exposée : si un membre du Hezbollah se réfugie dans une école catholique transformée en abri, elle devient une cible. C’est la réalité quotidienne aujourd’hui. La peur est omniprésente. La situation politique est désespérante, mais l’Église peut aider les Libanais à retrouver l’espérance. La vraie foi, c’est croire en la résurrection : accepter de tout perdre, mais garder confiance que notre cité n’est pas de ce monde. C’est là que l’Église doit intervenir, même si c’est difficile quand les besoins matériels sont si criants. Paradoxalement, c’est dans la guerre qu’on revient à l’essentiel et qu’on peut rencontrer Dieu.
Pensez-vous que la communauté internationale mesure la gravité de la situation des chrétiens au Liban ?
Non. Les chrétiens du Moyen-Orient sont toujours les dommages collatéraux de ces conflits. Ils sont pris en étau entre des groupes religieux armés. Autrefois, la France était leur dernier soutien, mais aujourd’hui, il n’y a plus personne. Cela pousse à l’autodéfense, comme on a pu le voir avec la création de milices chrétiennes, mais c’est un contre-témoignage : on ne peut pas mettre une croix sur un char et tuer au nom de la défense. Ce n’est pas le message du Christ.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux chrétiens de France et d’Occident face à la situation dramatique de vos frères au Liban ?
D’abord, prenez conscience qu’il n’y a plus de soutien politique pour les chrétiens. Ils se sentent abandonnés, donc tout soutien venant d’Occident est précieux : la prière, la solidarité. Il faut aussi réaliser que la paix n’est jamais acquise, même en Europe. Si nous ne retrouvons pas une véritable assise chrétienne ici, nous pourrions connaître le même sort. Inspirons-nous de ce que vivent les chrétiens du Liban : être chrétien non par simple identité, mais par une foi vivante, acceptant même le martyre. La paix ne viendra jamais de l’extérieur. Il n’y a qu’un seul Sauveur, c’est le Christ. Si nous ne retrouvons pas la paix qui vient de la résurrection, alors nous nous dirigeons, nous aussi, vers la guerre.

