Le document «Quo vadis, humanitas?», sur le «défi historique» de l’anthropologie chrétienne à l’ère de l’intelligence artificielle a été publié. Les risques de l’«infosphère» et la crise de la démocratie; l’importance de l’histoire pour combattre l’«amnésie culturelle», les dérives de l’«urban age» qui transforme les seuils en frontières. Se réaliser soi-même ne signifie pas s’auto-renforcer, mais accueillir librement le don de la vie et de l’amour de Dieu, comme l’a fait la Vierge Marie.
Isabella Piro – Cité du Vatican
«Quo vadis, humanitas? – Où vas-tu, humanité?». Le titre du nouveau document de la Commission théologique internationale (CTI) – approuvé par Léon XIV le 9 février dernier – en renferme pleinement les raisons sous-jacentes et le but final: aujourd’hui, face à une accélération technologique sans précédent, la théologie veut offrir «une proposition théologique et pastorale» qui conçoit la vie humaine comme «vocation intégrale» et «co-responsabilité envers les autres et envers Dieu», à la lumière de l’Évangile. La référence à la Constitution conciliaire Gaudium et spes, publiée il y a près de 61 ans, est centrale: le document de la CTI en emprunte aussi bien le dialogue «ouvert» entre l’Église et le monde contemporain que le concept de l’être humain«dans sa totalité, dans l’unité du corps et de l’âme, du cœur et de la conscience, de l’intelligence et de la volonté».
Le développement entre transhumanisme et post-humanisme
Le premier des quatre chapitres du texte est consacré au développement, caractérisé par deux pôles: le transhumanisme et le post-humanisme. Le premier désigne la volonté d’améliorer de façon concrète, à travers la science et la technologie, les conditions de vie des peuples, dépassant leurs limites physiques et biologiques. Le deuxième vit le «rêve» de remplacer même l’humain, en mettant l’accent sur le cyborg, c’est-à-dire l’hybride qui rend la frontière poreuse entre l’homme et la machine. Entre ces deux pôles se pose la foi chrétienne qui «pousse à chercher une synthèse» des tensions humaines dans le Christ, le Fils de Dieu fait homme, mort et resuscité.
Le numérique comme environnement de vie
Le document s’arrête en particulier sur la technologie numérique qui «n’est plus uniquement un outil, mais constitue un véritable environnement de vie», étant donné qu’elle organise les activités humaines et les relations. Plusieurs risques en découlent: dans le domaine environnemental, l’expansion du monde artificiel implique une économie qui se base sur l’exploitation illimitée des ressources, au nom du profit maximal. La dette écologique entre le Nord et le Sud du monde, l’urbanisation «sauvage et abusive» et les politiques d’extraction polluantes en sont les tragiques conséquences. Concernant le rapport avec les autres, la révolution du numérique peut amener l’individu à se sentir insignifiant au milieu d’un flux d’informations incontrôlable et déstabilisant, fait de contacts purement virtuels.
Le pouvoir croissant de l’IA
Le pouvoir de l’intelligence artificielle se démarque de plus en plus, et dans un monde aussi hyperconnecté, les dynamiques économiques, politiques, sociales et militaires risquent de devenir «incontrôlables et donc ingouvernables», avec le danger de «contrôle social et de manipulation». La communication également subit les répercussions de cette situation: la CTI, tout en soulignant les avantages du développement techno-scientifique dans ce domaine – comme par exemple «une citoyenneté active», «une information directe et participative» et «une information indépendante» qui permet, par exemple, de dénoncer la violation des droits humains –, met en garde contre «un marché infini de nouvelles et de données personnelles, pas toujours vérifiables et très souvent manipulées». En substance, aujourd’hui les médias de masse ne sont pas des «moyens neutres» et pourtant leur influence sur l’éthique et la culture interpelle l’anthropologie.
L’infosphère et la crise des démocraties occidentales
Dans cette «infosphère», l’individu est de plus en plus incertain sur son identité et c’est pour cette raison qu’il recherche la reconnaissance de la part des autres: une reconnaissance qui doit être gagnée même en «faussant la réalité» ou en affirmant ses propres droits «contre l’autre». De là dérivent les conflits sociaux qui souvent deviennent des conflits identitaires. Et toujours de là découle «la crise en cours dans les démocraties occidentales», ignorant la «difficulté croissante» de reconnaître solidairement «ce qui nous rapproche en tant qu’êtres humains». De plus, quand l’opinion est homologuée par les likes, le débat politique se «tribalise», c’est-à-dire qu’il se fragmente en des groupes fortement polarisés qui s’affrontent de façon «conflictuelle et violente».
Le human enhancement et la recherche d’un équilibre entre la technologie et l’humain
La révolution de l’information change également la façon de percevoir le savoir, dont l’horizon pourrait être réduit uniquement à ce que l’IA peut élaborer. Les principes de la philosophie, de la technologie et de l’éthique pourraient donc être considérés comme étant des questions subjectives ou «de goût» personnel. La même chose pourrait se produire pour la corporéité: si, d’une part, les progrès des biotechnologies pour la santé et le bien-être de différentes populations sont appréciables, d’autre part le document met en garde contre la diffusion du «culte du corps», surtout en Occident, où l’on tend à «avoir la silhouette parfaite, toujours en forme, jeune et belle». Le human enhancement est tout aussi dangereux: en soi, il comprend toutes ces technologies biomédicales, génétiques, pharmacologiques et cybernétiques destinées à améliorer les capacités de l’être humain. Mais si ce concept est compris comme étant «sans limites ni précautions», alors il est urgent de réfléchir à la nécessité d’un équilibre entre «ce qui est techniquement possible et ce qui est humainement sensé».
Le lien entre le numérique et la religion: ombres et lumières
La réflexion sur le lien entre la technologie numérique et la religion est ample: dans ce domaine également, il existe des aspects positifs – comme l’accès facile au savoir et à l’information –, et négatifs. Parmi eux, la création sur le web d’un «gigantesque “marché religieux” qui offre un choix à la carte selon les intérêts personnels», tout comme une certaine communication chrétienne qui, sur les réseaux sociaux, est utilisée pour «alimenter des polémiques, voire détruire la bonne réputation des personnes». Pas uniquement: dans cette «métamorphose dans la façon de croire», la technologie même finit par jouer le rôle de «guide spirituel et médiateur du sacré», avec des cas extrêmes de «bénédictions et d’exorcismes virtuels et de spiritualisme numérique».
La culture de l’anamnèse et l’amnésie de la culture
Le deuxième chapitre du document est centré sur la vocation intégrale: l’expérience humaine doit être considérée dans les catégories concrètes de temps, d’espace et de relation. Aujourd’hui, explique la CTI, l’on a perdu le sens de l’histoire, tout est réduit à un «présent fermé sur lui-même» et «la culture de l’anamnèse» a cédé sa place à l’amnésie de la culture. La technologie rend tout contemporain, mais «un présent qui ne connaît plus de passé n’a plus aucun avenir», ni aucune espérance. Cela peut comporter des «formes de révisionnisme et de négationnisme», ou de «populismes». Face à tout cela, l’Évangile se présente en revanche comme une «contre-culture» car, «dans l’accélération horizontale» que subit l’histoire, le Verbe lui offre un sens, c’est-à-dire Jésus Christ, point de rencontre entre le temps de l’homme et l’éternité de Dieu.
Le phénomène du «urban age»
La réflexion sur l’espace surtout face au phénomène du «urban age» est également ample, c’est-à-dire la formation de régions métropolitaines qui unissent les centres et les périphéries en des espaces immenses, non sans problèmes, comme le manque de services essentiels. De plus, la culture globale et l’accès facile à la mobilité rendent l’homme aussi bien «citoyen du monde» que «nomade» errant dans des non-lieux anonymes et uniformes tels que les aéroports et les centres commerciaux. «L’on perd ainsi la figure du pèlerin», c’est-à-dire celui qui, sans perdre le lien avec sa propre terre, se met en voyage pour répondre à l’appel de Dieu.
La différence entre frontières et seuils
L’espace global, en outre, fait grandir des «sentiments d’invasion» qui voient en l’autre une menace, créé des frontières là où au contraire les chrétiens voient des «seuils», donc des «zones qui mettent en contact» avec le prochain. Le Christ, en effet, «dévoile l’espace des peuples et des personnes», le rendant un lieu hospitalier dans un présent salvifique et en chemin vers un futur transcendant.
Les relations comme barrage à la mondialisation uniformisante
La relation est donc une intersubjectivité comprise comme appartenance de l’homme à une famille, à un peuple et à une tradition. Ces appartenances, souligne le document, façonnent l’identité personnelle et constituent «presque un barrage à la diffusion de la mondialisation uniformisante». L’unité dans la diversité est, au contraire, le principe rappelé par la CTI au nom de la «fraternité» et de l’«amitié sociale». Dans ce domaine se situe aussi «le Peuple de Dieu qui est l’Église», dont le chemin est fondé sur la foi et ouvert aux différences pour un «projet unitaire plus grand». Le principe du bien commun et l’attention envers les plus pauvres qui, en raison du pouvoir technologique, risquent de devenir des «dommages collatéraux» à éliminer «sans pitié», sont centraux dans le deuxième chapitre.
La dignité infinie de chaque vie humaine
La vocation intégrale de l’être humain réside également dans la réalisation de l’amour: la vie de chacun est le fruit «de l’amour créateur du Père» qui l’a aimé avant même de le former. Cela signifie que «chaque existence humaine a une valeur infinie en elle-même» et l’homme ne peut être soumis à certaines mesures – politiques, économiques ou sociales – qui en minimisent «la dignité infinie». Malheureusement, aujourd’hui, surtout en Occident – souligne le document – l’on favorise une «culture de la non-vocation» qui prive les jeunes d’une ouverture au sens ultime de l’existence, ainsi qu’à l’espérance.
L’identité mûrit dans l’amour
L’identité est le thème du troisième chapitre: «Aucun être humain ne peut être heureux s’il ne sait pas qui il est», affirme la CTI; donc chacun doit endosser «le devoir» de devenir lui-même et de transformer le monde selon le dessein de Dieu. De plus, en tant qu’enfants aimés du Seigneur, les êtres humains mûrissent leur propre identité surtout dans l’amour. Il est nécessaire en outre d’«accepter le corps sexué, vu comme un don et non comme une prison qui nous empêche d’être véritablement nous-mêmes, ou comme matériel biologique à modifier». Dans ce contexte, le handicap revêt également une valeur importante, car lui aussi «peut devenir une possibilité de bien, de sagesse et de beauté».
Les relations interpersonnelles et avec le cosmos
L’importance des relations interpersonnelles ressort du texte avec clarté, car plus l’homme les vit «de façon authentique», plus il développe «son identité propre». Être un don pour les autres devient donc la façon dont la personne répond à l’appel d’une «communion sociale» qui se réalise dans la «capacité à accueillir les autres, établissant des liens solides», basés sur le dialogue et l’écoute, et le droit d’être soi-même et d’être différent. En outre, les êtres humains doivent assumer le rôle d’«administrateurs responsables» de la Création, en devenant des opérateurs de l’évolution de l’univers physique «mais toujours dans le respect de ses propres lois».
Les tensions et polarités de l’identité humaine
Le quatrième et dernier chapitre du document analyse la condition dramatique du procédé de réalisation de l’identité humaine, qui passe à travers différentes «tensions ou polarités» entre le matériel et le spirituel, l’homme et la femme, l’individu et la communauté, le fini et l’infini. Ces tensions, est-il expliqué, «ne doivent pas être interprétés dans une logique dualiste mais comme unité des deux», de sorte à montrer «la juste et indispensable valeur de la différence». La référence est la «vie trinitaire», en vertu de laquelle la relation entre deux personnes ne signifie pas renfermement sur soi-même ni annulation de l’autre, mais ouverture «à l’accomplissement dans une troisième». Surtout, à travers les oppositions polarisées «le don originel qui précède et fonde reste intact». L’«harmonie parfaite» entre les Personnes trinitaires renvoie à la fraternité universelle et s’exprime de la plus haute façon dans l’Eucharistie qui «regénère les relations humaines et les ouvre à la communion».
L’exemple de la Vierge Marie
En conclusion, le document de la CTI souligne avec clarté que «l’avenir de l’humanité ne se décide dans les laboratoires de génie biomédical, mais dans la capacité à habiter les tensions du présent», sans égarer le sens de la limite et de l’ouverture au mystère du Christ ressuscité. La Vierge Marie en est l’exemple admirable: celle qui a accueilli librement le don de Dieu devient «le parangon» de l’être humain qui se réalise dans la plénitude.

